Les plus belles abbayes cisterciennes à visiter
L'ordre cistercien est né en 1098, lorsqu'un groupe de moines conduit par Robert de Molesme quitta sa confortable maison bénédictine pour s'installer dans une clairière marécageuse à Cîteaux, au sud de Dijon. Ils voulaient un retour plus strict et littéral à la Règle de saint Benoît : le travail manuel, la pauvreté, le silence et une vie dépouillée des ornements accumulés au fil de six siècles. Sous le troisième abbé, l'Anglais Étienne Harding, et surtout grâce à l'influence considérable de Bernard de Clairvaux, la réforme se répandit à travers l'Europe avec une rapidité stupéfiante. Ses bâtiments devinrent un manifeste de pierre — pas de tours, pas de distractions sculptées, du verre nu au lieu de vitraux peints, et des sites reculés au fond des vallées, choisis, selon les propres statuts de l'ordre, pour se tenir loin du concours des hommes.
Deux traits ont façonné le monde cistercien. Le premier fut le frère convers, ou conversus : des ouvriers illettrés qui prononçaient des vœux et accomplissaient les lourds travaux agricoles et industriels, libérant les moines de chœur pour la prière et permettant à l'ordre d'exploiter de vastes granges et de dominer le commerce médiéval de la laine et du grain. Le second fut la réforme continuelle, qui culmina au XVIIe siècle avec le mouvement trappiste de La Trappe, en Normandie, d'où sortirent les cisterciens de la stricte observance encore actifs aujourd'hui. Certaines des abbayes qui suivent sont de spectaculaires ruines, vidées par les dissolutions et la Révolution ; d'autres n'ont jamais cessé de chanter l'office. Les unes comme les autres méritent le voyage.
Cîteaux, la maison mère
Cîteaux, près de Nuits-Saint-Georges en Bourgogne, est le lieu où toute l'histoire commence. Le « Nouveau Monastère » fondé ici en 1098 donna son nom à l'ordre (du latin Cistercium) et, par la Carta Caritatis d'Étienne Harding, sa constitution — un système fédéral liant chaque maison fille aux coutumes de la mère. La Révolution dispersa la communauté en 1791, mais des moines trappistes revinrent en 1898, et une communauté en activité vit encore ici, produisant le célèbre fromage de Cîteaux. Il subsiste peu du bâti médiéval, mais le site demeure le point d'origine spirituel de toutes les abbayes de cette liste.
Clairvaux et l'ombre de Bernard
Clairvaux, dans la vallée de l'Aube en Champagne, fut fondée en 1115 lorsque le jeune Bernard fut envoyé de Cîteaux avec une petite troupe de moines. Sous sa direction charismatique, elle devint le monastère le plus influent de la chrétienté, essaimant des maisons filles à travers l'Europe et façonnant aussi bien les papes que les croisades. Les visiteurs doivent savoir que l'abbaye médiévale a en grande partie disparu : après la Révolution, les bâtiments devinrent une prison, qu'ils demeurent, de sorte que l'accès se limite à des visites guidées des corps de logis subsistants du XVIIIe siècle. Clairvaux est un lieu d'histoire plutôt que d'architecture cistercienne intacte, mais son nom est inséparable de l'essor de l'ordre.
Fontenay, la mieux conservée
Si vous ne visitez qu'un seul site cistercien en France, que ce soit Fontenay. Fondée par Bernard en 1118 dans un repli boisé de Bourgogne près de Montbard, c'est la plus ancienne abbaye cistercienne conservée dans son intégralité, et elle figura parmi les premiers monuments français inscrits par l'UNESCO, en 1981. L'église romane dépouillée, consacrée en 1147, se dresse à côté d'un cloître intact, d'une salle capitulaire, d'un dortoir et — fait remarquable — d'une forge mue par l'eau, l'une des premières halles métallurgiques d'Europe. Vendue puis restaurée par des mains privées, Fontenay montre l'anatomie complète d'un monastère du XIIe siècle mieux que presque partout ailleurs.
Les trois sœurs de Provence
La Provence abrite trois abbayes bâties selon des idéaux austères presque identiques, connues comme les « trois sœurs cisterciennes ». Sénanque, fondée en 1148 près de Gordes, est la plus célèbre ; son abside dépouillée s'élève au-dessus des rangées de lavande qui fleurissent chaque été, et elle abrite encore une petite communauté monastique. Le Thoronet, dans le Var, est prisée pour la pureté de sa pierre nue et l'acoustique extraordinaire de son église ; Le Corbusier l'étudia avant de concevoir son couvent moderne de La Tourette. Silvacane, sur les rives de la Durance, complète le trio et, comme Le Thoronet, est aujourd'hui un monument d'État plutôt qu'une maison vivante. Ensemble, elles distillent l'esthétique cistercienne jusqu'à son essence.
Fountains Abbey, Yorkshire
Fountains, dans une vallée de la rivière Skell près de Ripon, est la plus vaste ruine monastique de Grande-Bretagne. Fondée en 1132 par des moines qui s'étaient détachés de l'abbaye bénédictine de St Mary's à York en quête d'une vie plus stricte, elle s'enrichit grâce aux moutons et au travail de ses frères convers, dont l'énorme cellier voûté — long de plus de quatre-vingt-dix mètres — subsiste encore presque intact. La Dissolution d'Henri VIII la ferma en 1539, en arracha le plomb et n'en laissa que la coquille. Aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO au sein du jardin d'eau de Studley Royal, aménagé au XVIIIe siècle, elle permet de lire le plan d'une grande abbaye d'un seul regard.
Rievaulx, la puissance du Nord
À faible distance, dans les North York Moors, se trouve Rievaulx, fondée en 1132 comme le premier avant-poste cistercien du nord de l'Angleterre, essaimée directement depuis la Clairvaux de Bernard. Sous son abbé le plus célèbre, Aelred — auteur du tendre traité De l'amitié spirituelle — la communauté gonfla jusqu'à quelque 140 moines et plusieurs centaines de frères convers au milieu du XIIe siècle. Le chœur gothique élancé, ajouté à mesure que l'abbaye s'enrichissait, s'élève encore de façon spectaculaire du fond de son étroite vallée. Dissoute en 1538 et aujourd'hui entretenue par English Heritage, Rievaulx compte parmi les plus belles ruines d'Angleterre.
Tintern Abbey, pays de Galles
Tintern, sur la rive galloise de la rivière Wye dans le Monmouthshire, fut fondée en 1131 et fut la première abbaye cistercienne du pays de Galles. Sa grande église, reconstruite dans un élégant gothique Decorated au cours du XIVe siècle, conserve l'ensemble de ses fenêtres à remplages et de ses murs à pignon bien qu'elle ait perdu sa toiture lors de la Dissolution de 1536. La ruine romantique devint une référence du mouvement pittoresque, peinte par J. M. W. Turner et immortalisée dans le poème de Wordsworth de 1798, composé à quelques milles en amont. Gérée par le Cadw, c'est l'une des plus ravissantes ruines au bord de l'eau de Grande-Bretagne.
Poblet et Santes Creus, Catalogne
La Catalogne veille sur deux maisons cisterciennes royales. Poblet, fondée vers 1150 dans la Conca de Barberà, servit de panthéon à la Couronne d'Aragon ; son église est bordée des tombeaux des rois médiévaux sous un grand baldaquin d'albâtre ; sécularisée en 1835, elle fut repeuplée de moines en 1940 et demeure une communauté active et un site de l'UNESCO. Non loin, Santes Creus, fondée dans les mêmes années, renferme elle aussi des tombeaux royaux, dont celui de Pierre le Grand d'Aragon, mais sa communauté ne fut jamais restaurée, si bien qu'elle se dresse aujourd'hui comme un monument admirablement conservé. Les deux forment une paire naturelle pour un même itinéraire.
Alcobaça, Portugal
Le Mosteiro de Alcobaça, fondé en 1153 par Afonso Henriques, premier roi du Portugal, est l'un des édifices gothiques les plus anciens et les plus purs du pays, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Sa vaste église lumineuse — l'une des plus longues du Portugal — est délibérément dépouillée à la manière cistercienne, sa hauteur et ses proportions froides suffisant à tout l'effet. Là reposent les tombeaux sculptés du roi Pedro Ier et d'Inês de Castro, l'amante assassinée qu'il aurait, dit-on, couronnée après sa mort, disposés pied contre pied afin que le couple ressuscite face à face. La caverneuse cuisine médiévale du monastère, traversée par un bras de la rivière, est inoubliable.
Maulbronn, Allemagne
Maulbronn, dans le Bade-Wurtemberg, fondée en 1147, est le complexe cistercien médiéval le mieux conservé au nord des Alpes et figure au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1993. L'église, le cloître, le réfectoire, le moulin ainsi que les murs et ateliers environnants subsistent tous et montrent le passage du roman au gothique dans le célèbre porche du « Paradis », attribué à un maître d'œuvre itinérant. Après la Réforme, l'abbaye devint un séminaire protestant, dont les élèves comptèrent le poète Hölderlin et Hermann Hesse — ce dernier s'inspira de l'école pour son roman L'Ornière. Peu de sites évoquent avec autant de vivacité une ville monastique en activité.
Heiligenkreuz et Zwettl, Autriche
Pour une abbaye cistercienne qui ne s'est jamais tue, rendez-vous en Autriche. Heiligenkreuz, fondée en 1133 dans la Forêt viennoise et nommée d'après sa relique de la Vraie Croix, est le plus ancien monastère cistercien continûment habité au monde, son chœur résonnant sans interruption depuis près de neuf siècles ; ses moines touchèrent un public étonnamment large avec un enregistrement à succès de chant grégorien en 2008. Zwettl, fondée en 1138 dans le Waldviertel, demeure elle aussi une communauté active, mariant un cloître gothique à une exubérante église baroque et à un orgue historique réputé. Visiter l'une ou l'autre offre ce qu'aucune ruine ne peut donner : le son vivant de l'office que ces bâtiments furent conçus pour accueillir.
Entre la grandeur désertée des ruines et la persistance silencieuse des communautés qui subsistent, le monde cistercien récompense le voyage lent à travers plusieurs pays, et vous pouvez tracer un itinéraire parmi toutes ces abbayes sur la carte interactive.