Cluny, l'abbaye qui gouverna la chrétienté médiévale
Dans la vallée de la Grosne, en Saône-et-Loire, une petite ville bourguignonne porte encore le nom du monastère qui la fit naître. Pendant près de neuf siècles, Cluny fut bien davantage qu'une abbaye : une puissance spirituelle dont l'autorité s'étendait de l'Espagne à l'Angleterre, la tête d'un réseau de prieurés sans équivalent, et le chantier de la plus vaste église du monde, qui ne fut dépassée qu'à l'achèvement de la nouvelle basilique Saint-Pierre de Rome. De cette église immense, vendue comme bien national à la Révolution puis exploitée comme carrière de pierre, il ne subsiste qu'un bras du grand transept. C'est pourtant depuis ce lieu qu'une part considérable de l'Occident chrétien fut, un temps, orientée.
Une fondation hors du commun
Tout commence en 910, lorsque Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, donne une villa de chasse à une poignée de moines conduits par l'abbé Bernon de Baume. Les fondations monastiques aristocratiques abondent alors ; celle-ci se distingue par la lettre de sa charte. Guillaume ne donne le monastère ni à sa famille ni à l'évêque du lieu, mais aux apôtres Pierre et Paul, le plaçant sous la protection directe du siège de Rome. Aucun seigneur laïc, aucun comte, aucun évêque ne pourra s'immiscer dans ses affaires, et les moines éliront librement leur abbé. Dans une Europe où tant de monastères sont traités en patrimoine familial, pillés pour leurs revenus et confiés à des parents indignes, cette liberté juridique est une audace. Elle donnera à Cluny les coudées franches pour vivre la vie monastique selon ses propres exigences, et nouera avec la papauté un lien qui pèsera sur deux siècles d'histoire de l'Église.
La liturgie avant tout
Les moines de Cluny suivent la règle de saint Benoît, mais en déplacent résolument l'équilibre vers la prière chorale. Là où Benoît avait dosé office divin, travail manuel et lecture, Cluny étend l'opus Dei jusqu'à occuper presque toute la journée. Psaumes, processions, messes chantées et commémoraisons des défunts s'enchaînent presque sans interruption, dans une solennité qui stupéfie les contemporains. L'idée sous-jacente est cohérente : les moines prient au nom de tous les autres. Les familles nobles dotent Cluny de terres précisément pour que ses moines intercèdent pour leur salut et celui de leurs morts. C'est l'abbé Odilon qui, au début du onzième siècle, institue une commémoraison annuelle de tous les fidèles défunts au lendemain de la Toussaint. De Cluny, l'usage gagne toute l'Église latine : notre fête des Morts, le 2 novembre, est l'un des legs les plus durables de l'abbaye. Cette place centrale du suffrage pour les défunts explique aussi la prodigieuse fortune économique de Cluny : prier pour les âmes passait, aux yeux de l'aristocratie du temps, pour le plus précieux des services, et les donations affluèrent pendant des générations, faisant de l'abbaye l'un des plus grands propriétaires fonciers d'Europe.
Des abbés saints et des abbés savants
L'essor de Cluny doit beaucoup à une succession de gouvernements exceptionnels. Du début du dixième siècle au milieu du douzième, l'abbaye est dirigée par une courte lignée d'abbés énergiques, vénérés et remarquablement longévifs : Bernon, Odon, Mayeul, Odilon, Hugues et Pierre le Vénérable. Plusieurs furent honorés comme saints. Hugues de Semur, à lui seul, gouverne soixante ans, de 1049 à 1109, conseillant papes, empereurs et rois tout en dirigeant le chantier de la grande église. Pierre le Vénérable, dernier de la lignée, accueille le philosophe Pierre Abélard, condamné, pour ses dernières années, et fait exécuter la première traduction latine du Coran, afin que l'islam puisse être étudié et discuté au lieu d'être simplement caricaturé. Élus à vie et préparant soigneusement leur succession, ces abbés assurent à Cluny une continuité d'action que presque aucune institution médiévale ne peut égaler.
La maior ecclesia, plus grande église du monde
En 1088, l'abbé Hugues entreprend une église à la mesure de la position de son abbaye ; les historiens la nomment Cluny III, puisqu'elle succède à deux églises antérieures sur le même site. Le résultat dépasse tout ce qui existe alors : près de 190 mètres de long une fois l'avant-nef achevée, des doubles bas-côtés, deux transepts, une couronne de chapelles autour du chœur, une silhouette hérissée de clochers. Les voûtes en berceau y retombent sur des arcs brisés, solution hardie qui pousse l'art roman à ses limites. Le pape Urbain II, ancien moine et grand prieur de Cluny, consacre le maître-autel en 1095, l'année même où il prêche la première croisade ; le chantier se poursuit loin dans le douzième siècle. Pour ressentir aujourd'hui quelque chose de cet espace, on visite volontiers la basilique de Paray-le-Monial, toute proche, qui reprend l'élévation de Cluny III à échelle réduite.
L'ecclesia cluniacensis, un réseau européen
Cluny ne se contente pas d'inspirer d'autres monastères : elle les incorpore. Les maisons réformées deviennent le plus souvent des prieurés directement soumis à l'abbé de Cluny, auquel leurs moines font profession. C'est une révolution silencieuse dans le monde bénédictin, fait jusque-là d'abbayes autonomes. À sa place s'édifie l'ecclesia cluniacensis, réseau centralisé qui, selon certaines estimations, dépasse le millier de maisons dépendantes, réparties en France, en Espagne, en Italie, dans l'Empire et en Angleterre, où le prieuré de Lewes devient en 1077 la première fondation clunisienne d'outre-Manche. De grandes filles comme La Charité-sur-Loire sont elles-mêmes des puissances monastiques. Le modèle a ses détracteurs, au premier rang desquels Bernard de Clairvaux, dont les cisterciens opposent l'austérité au faste clunisien ; sa charge contre les églises dorées et la sculpture foisonnante compte parmi les textes les plus mordants de l'esthétique médiévale. L'abbé de Cluny parcourait son empire, instituait les prieurs et veillait à l'observance des coutumes de la maison mère, consignées par écrit dans des consuetudines qui firent école. Pendant environ deux siècles, le modèle clunisien fixa ainsi la norme du monachisme réformé en Occident latin.
De la commende à la démolition
Le déclin de Cluny fut d'abord lent, puis brutal. À partir de la fin du Moyen Âge, l'abbaye perd du terrain face aux ordres nouveaux, et le régime de la commende, par lequel la couronne confie l'abbatiat à des personnages extérieurs qui en perçoivent les revenus, mine son indépendance : le cardinal de Richelieu lui-même porta le titre d'abbé de Cluny. En 1562, pendant les guerres de Religion, les troupes huguenotes saccagent l'abbaye. La communauté s'étiole, et lorsque la Révolution supprime les ordres religieux en 1790, il ne reste qu'une poignée de moines. L'église est vendue comme bien national et, dès 1798, ses acquéreurs l'exploitent comme carrière. En quelques décennies, la plus grande église du Moyen Âge est minée, débitée, dispersée dans les murs et les routes de la région. Moins d'un dixième de l'édifice a survécu : le croisillon sud du grand transept, couronné du clocher de l'Eau Bénite, ainsi que le farinier, où sont présentés les chapiteaux sauvés du chœur. Les bâtiments conventuels reconstruits à l'époque moderne abritent aujourd'hui un campus des Arts et Métiers, et l'essentiel de notre connaissance du monument vient des fouilles menées pendant des décennies, à partir de 1928, par l'archéologue américain Kenneth John Conant.
Sur la carte
Cluny se comprend moins comme un site isolé que comme le centre d'une toile jadis tendue sur toute l'Europe. Beaucoup de ses filles subsistent, tantôt ruines émouvantes, tantôt églises bien vivantes. Notre carte interactive permet de parcourir l'ensemble du monde clunisien, parmi des milliers d'autres abbayes et maisons religieuses, et de composer un itinéraire bourguignon reliant Cluny à Paray-le-Monial, La Charité-sur-Loire et bien d'autres témoins du plus grand empire monastique du Moyen Âge.